D’étranges voyageurs  Genèse 18.1-10

CultAgape du 8 juillet 2018

 

Introduction

Cet été, dans notre paroisse, nous cheminons de lieu de culte en lieu de culte, dimanche après dimanche. Ce 8 juillet, nous faisons halte dans la belle église de Féchy pour un cultAgape. Je vous invite à vivre cette étape de notre pèlerinage de l’été comme un temps de ressourcement en méditant sur cette célèbre icône d’Andrei Roublev qui représente justement une agape ; mais de quelle agape s’agit-il ?

Lecture de l’image

Dans cette icône, Andrei Roublev a représenté trois personnages réunis autour d’une table. On les voit bâton à la main, manteau sur l’épaule, sandales aux pieds, ils sont en tenue de marche, ce sont des voyageurs et l’on a l’impression qu’ils ont déjà fait un long chemin. Si l’on en croit les ailes dorées qu’ils portent dans le dos, on a affaire à des anges, ces anges qu’évoque ce passage de la lettre aux Hébreux :

Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains,               
sans le savoir, ont accueilli des anges1 .

Cette citation fait directement allusion à un récit de la Genèse, celui de l’hospitalité d’Abraham2 ; dans la chaleur du jour, Dieu apparaît au patriarche, il voit trois hommes non loin de sa tente, il se précipite pour les accueillir et leur offre un repas à l’ombre du chêne de Mambré. Ces étranges visiteurs lui annoncent que, l’année suivante, quand ils reviendront, Sarah aura un fils, le fils de la promesse.
Quelques éléments de décor dans la partie supérieure de l’image, un peu estompés par l’usure du temps, montrent que c’est bien cette scène qui est représentée ici : à gauche, on peut discerner la tente d’Abraham qui prend l’allure d’une église, au centre l’arbre qui accueille les visiteurs sous son ombre et à droite la forme d’un rocher qui indique un lieu retiré, sauvage. On est bien dans l’histoire d’Abraham, mais ces éléments sont très stylisés, réduits au strict minimum pour laisser toute la place aux trois voyageurs.

Qui sont ces visiteurs ?

Ce passage de la Genèse a toujours fasciné les commentateurs juifs et chrétiens. Les voyageurs que reçoit le patriarche ont quelque chose de mystérieux. Le récit parle d’une apparition de Dieu à Abraham et ce qu’il voit, ce sont trois hommes. Qui sont-ils vraiment ? Le texte hébreu passe allègrement du pluriel au singulier, puis du singulier au pluriel, ce qui fait que l’on ne sait pas très bien si Abraham a un ou plusieurs interlocuteurs.
Cette oscillation entre un et trois personnages a fait que, très rapidement dans l’histoire de l’Eglise, les Pères ont vu ici une manifestation de la Trinité, le Père, le Fils et l’Esprit, trois en Un et Un en trois personnes. Et c’est bien ce mystère de la Trinité qu’a voulu représenter Roublev en mettant en image la scène de l’hospitalité d’Abraham.

Le mystère de la Trinité

Quand on se laisse pénétrer par le langage de l’icône, on est frappé par l’unité qui se dégage des trois personnages, il y a une énergie qui circule entre eux ; à travers le jeu des regards et des gestes, on ressent une harmonie profonde, alors même que chacun a sa propre personnalité. Je cite ici quelques lignes du théologien Daniel-Ange :
Se dégagerait-il de l’ensemble une telle impression d’harmonie si les Anges étaient vêtus d’un vêtement uniforme ? Une telle unité frapperait-elle si gestes et attitudes étaient identiques pour chacun ? Y aurait-il symphonie si les notes ne se distinguaient pas ?

Mais surtout les visages : si on ne peut les confondre,
On pourrait bien les prendre l’un pour l’autre
tellement ils se ressemblent !

Quelle fraîcheur ! Quelle douceur !
Comme ils paraissent jeunes !
Visages sans plis ni rides.
Visages dont les traits jamais ne durciront,
jamais ne se creuseront !

Chez eux, ni passé, ni futur,
mais l’aujourd’hui de leur toujours nouvelle jeunesse.
Cet univers sans vieillesse, sans lassitude, sans flétrissure,
c’est Eux-mêmes.

Les cieux périssent, toi tu restes,
tout comme un vêtement ils s’usent
Comme un habit que l’on change, tu les changes.
Mais toi, le même,
Sans fin sont tes années3.

Comment cesseraient-ils d’être heureux et donc jeunes :
qu’ont-ils jamais fait d’autre sinon aimer ?4

Le centre de l’image

Au milieu de l’icône se trouve le Christ ; avec sa tunique rouge sang, c’est le personnage qui ressort le plus, qui est le plus visible. Il est l’image visible du Dieu invisible5,, c’est lui qui révèle le Père qui se tient à sa droite et vers lequel il s’incline. D’une main il montre la coupe sur la table qui a l’apparence d’un autel. Cette coupe illustre le don qu’il fait de sa vie : elle est la nouvelle alliance de Dieu en mon sang qui est versé pour vous6.

Si l’on prend du recul, on s’aperçoit que cette coupe est démultipliée par une coupe beaucoup plus vaste qui se dégage de l’espace qui sépare les corps des anges de droite et de gauche, une coupe qui remplit tout le centre de l’œuvre ; c’est donc bien l’amour, l’agapé, que le Fils manifeste sur la croix du Golgotha qui forme le cœur du chef-d’œuvre de Roublev et de la relation entre les trois personnages.

Une image de Dieu

Dans cette icône l’artiste a su exprimer avec autant de simplicité que de force cette circulation de l’amour divin. Cela est encore plus frappant quand on connaît l’époque dans laquelle Andrei Roublev l’a peinte. Cette période de l’histoire russe était très tourmentée, le pays était mis à feu et à sang par les hordes tartares, il y avait de la violence partout, le couvent où Roublev était moine avait été incendié. Dans un tel contexte, on aurait pu s’attendre à une représentation d’un Dieu justicier et vengeur, plein de rage et de fureur.
Or, dans ces temps tourmentés, Roublev nous offre une image de Dieu apaisante, pleine de lumière et de douceur.

Où sont Abraham et Sarah ?

Dans cette représentation de la Trinité qui s’invite chez Abraham pour lui annoncer qu’un avenir nouveau va s’ouvrir pour Sarah et lui avec la naissance d’un fils, on peut s’étonner que les hôtes ne soient pas présents et que les visiteurs prennent toute la place. Peut-être cela veut-il dire que c’est au spectateur qu’est confié le rôle d’accueillir ces voyageurs célestes. On trouve dans l’Évangile de Jean des paroles de Jésus dans son discours d’adieux où il annonce que le Père et le Fils viendront 

Celui qui m’aime obéira à ce que je dis. Mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui, mon Père et moi, et nous habiterons chez lui (…)

Celui qui doit vous venir en aide, le Saint-Esprit que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit7.

Par l’Évangile, Dieu s’invite dans nos vies.

L’icône d’Andrei Roublev participe à cette invitation : quand nous la regardons et la méditons, nous sommes sollicités, comme Abraham, par la vue des trois mystérieux voyageurs ; est-ce que je vais accueillir ces hôtes de passage, leur offrir l’hospitalité dans ma vie, dans mon cœur, dans mon âme ? Est-ce que cet amour – agapè qui se révèle dans le Christ, je vais lui faire une place pour qu’il puisse m’apporter une promesse de vie nouvelle ?

Conclusion

Ce matin, grâce au talent et à la pénétration spirituelle de Roublev, le Dieu de paix et de lumière qui est à l’origine de la vie, qui s’est révélé dans le Christ et qui est présent au monde par son Esprit, nous a rejoint dans notre pèlerinage de l’été, dans notre cheminement d’humanité. Il veut venir remplir nos existences de cette communion d’amour qui ressort de l’icône de la Trinité, Il nous apporte la promesse d’un avenir plein d’espérance malgré les difficultés et les aspérités de la route.
Amen

Hébreux 13.1

Genèse 18.1-10

Psaume 101.27

Daniel-Ange, L’étreinte de feu. L’icône de la Trinité de Roubiev, p. 158

Colossiens 1.15

Luc 22.20

Jean 14.23 et 26