On raconte que Dieu, lorsqu’il a créé l’être humain, a dû ruser pour convaincre l’âme d’entrer dans le corps humain.

Ainsi Dieu créa la musique. L’âme, charmée, accepta alors de se glisser dans le corps de l’homme.

Que dire de cet art universel qu’est la musique ? École de l’écoute, de la perception, de la patience, du vivre ensemble… Ecole de la connaissance de soi et celle de la confiance tout d’abord.

L’étude de la musique devrait être la base de tout programme éducatif, tant sa pratique forge et structure, mettant en synergie les deux hémisphères cérébraux. Ainsi le rationnel, le quantifiable s’harmonise-t-il avec l’intuition, la créativité. L’intemporalité flirte avec la notion de temporalité. S’apprivoisent la spatialité, la coordination des gestes, la conscience du corps, la perception fine de la justesse, l’apprentissage de l’écoute, aussi bien de la sienne que celle du voisin musicien. L’enfant, quel que soit son âge, apprend à considérer qu’il n’est pas seul au monde, que son partenaire doit lui aussi s’accorder au diapason. Chacun a sa place, au bon moment. Quelle école de vie plus noble ?

« Pas de contrainte en musique : elle est universelle et elle me relie au Vivant »

Parfois la question m’est posée : « Combien de temps avez-vous étudié votre instrument ? » Je réponds qu’il n’y a pas de fin à cette quête. Sans cesse il faut jouer, entretenir sa souplesse, son endurance, comme un sportif. Si je parle de « jouer » et non de « travailler », c’est que cette notion de jeu, de plaisir est fondamentale. Comment redevenir un enfant, qui est tout à son jeu, indifférent au regard extérieur ? Là est peut-être l’aspect le plus difficile : oser être soi-même.

Si l’orgue, mon instrument principal, accompagne les grands rendez-vous de la vie humaine, baptêmes, mariages, services funèbres, il est aussi au rendez-vous lors des cultes dominicaux, pour soutenir le chant et peut-être aussi inspirer le pasteur, qui sait ?

La dynamique de son souffle permet à l’âme humaine une respiration bienfaisante, une ponctuation sonore qui accompagne l’instant vécu. Par ses milliers de tuyaux, il chuchote, signifie, déferle, gronde, bondit comme un torrent de montagne.

Je prêche pour ma paroisse, me direz-vous. Peut-être … Si je me permets de telles considérations, c’est que je les ai expérimentées et j’essaye humblement d’en faire bénéficier mes étudiants. 

Miroir de mon être, union de tous les contraires, spirituelle, populaire, sacrée,impalpable, sublime dans sa fugacité, invisible

Qualité, perception de la présence Universelle, rassembleuse, omniprésente, exigeante, passionnante, épanouissante…

 La musique est l’art de l’instant… C’est à elle que j’ai consacré ma vie, sentant intuitivement combien son approche allait me conduire dans mon intériorité la plus profonde. Là où les mots ne peuvent exprimer l’indicible, la musique, elle, a la capacité d’exprimer mon cœur. L’avantage est que l’auditeur entend, comprend, selon sa capacité. Point de contrainte en musique, elle est universelle et elle me relie au Vivant ; certains l’appelleront Dieu, Allah, Yahvé, Univers, peu importe. Elle est universelle dans ce qu’elle a de plus intime, jouant sur la corde du souffle divin.

Une petite anecdote pour conclure. Un jour, un groupe de personnes atteintes de surdité ont souhaité découvrir l’univers sonore de l’orgue. Bien que perplexe, j’ai accepté. Elles se sont alignées le long de la paroi du buffet de l’orgue, ont posé les paumes de leurs mains sur le bois, et ont écouté la musique par les vibrations transmises. Radieuses, leurs visages en disaient long sur leur ressent i… La musique n’est-elle pas l’art de l’instant ?

Anne-Lise Vuilleumier Luy, organiste de la paroisse de Morges-Echichens, professeure d’orgue et clavecin au Conservatoire de l’Ouest vaudois