« Prenons part au changement, créons ensemble le monde de demain »

Prédication du 18 février 2018 dans le cadre de la campagne oecuménique

 

Lectures :   Matthieu 6.31-34

                    Matthieu 3.1-5

                    Matthieu 4.12-17

 

Pour ce premier culte du temps du Carême, nous nous associons à la campagne œcuménique qui nous engage à « créer ensemble le monde de demain ».

Demain ! De quoi sera-t-il fait ? Cet enjeu ressort du film bien connu qui porte ce titre. Celui-ci nous interpelle : si l’on ne s’inquiète pas de quoi demain sera fait, nous courons le risque de courir droit à la catastrophe ; ce constat, de plus en plus de scientifiques, de plus en plus de responsables au plus haut niveau le font : si notre humanité ne change pas de cap et continue à piller les ressources de la planète comme elle le fait, elle file droit dans le mur et rendra les conditions de vie sur terre de plus en plus insupportables. Nous sommes devant une véritable urgence. Nous devons absolument nous inquiéter de demain pour que notre monde reste vivable.

Or, en lisant l’Evangile, je tombe sur une phrase de Jésus dans son fameux sermon sur la montagne qui m’interpelle : « Ne vous inquiétez pas du lendemain : le lendemain s’inquiètera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.»

Ces mots me heurtent : à mes yeux d’humain responsable, demain est un défi énorme pour notre planète et pour toutes les formes de vie qu’elle abrite. Quand j’entends Jésus parler ainsi, j’ai l’impression qu’il prône une vie d’insouciance qui ne se préoccupe pas de l’avenir… tout le contraire de la campagne qui cherche à mobiliser les énergies de nos communautés pour changer le cours de l’histoire. Ces paroles de Jésus semblent prendre totalement à contre-pied le souci qui nous nous faisons en pensant à l’avenir de notre monde. Ou peut-être y a-t-il une autre façon de comprendre ce que Jésus a voulu dire et qui peut nous rejoindre dans les graves défis qui attendent notre humanité ?

Pour le découvrir, je vous propose d’aller plus en profondeur dans le message évangélique pour voir comment il nous interpelle dans le sentiment d’urgence qui nous presse.

Quand on lit l’Evangile, il est indéniable qu’il se déploie également avec un véritable sentiment d’urgence et qu’en son coeur résonne un appel à un changement de cap radical. Mais ce qui provoque cette urgence, ce n’est pas l’approche d’une catastrophe imminente, c’est l’irruption du règne (ou royaume) de Dieu[1]. Dès les premières pages de l’Evangile apparaît cet appel pressant de Jean Baptiste : « changez de comportement : le Royaume des cieux s’est approché ». Un appel qui est repris mot pour mot par Jésus pour inaugurer son ministère en Galilée.

Il y a urgence, il y a une crise dans le sens de moment décisif où l’on doit se déterminer et cette crise nécessite un changement en profondeur. Pour parler de ce changement, l’évangéliste emploie le verbe grec metanoeo qui évoque une transformation de la façon de penser : c’est la vision que l’on a monde, la perception que l’on a de la réalité qui doit changer et qui implique en conséquence de changer de comportement. Quelque chose a surgi qui devient une priorité absolue : « Préoccupez-vous d’abord du Royaume de Dieu et de la vie juste qu’il demande et Dieu vous accordera aussi tout le reste » proclame Jésus juste avant de prononcer ses paroles sur le lendemain que j’ai citées au début de mon message.

Pour le Christ, c’est l’irruption de cette réalité nouvelle qui motive le changement. Ainsi, ce n’est pas la peur d’une catastrophe, le souci que l’on se fait pour le lendemain qui est au coeur de son appel à une révision de vie, mais bien la confiance en un Dieu Père qui est là, qui sait ce dont l’être humain a besoin pour vivre et qui a un projet de vie juste pour lui ; c’est cela que révèle l’Evangile, la bonne nouvelle du salut apportée et incarnée par le Christ. Cette confiance ne mène pas à l’inaction, au contraire elle incite à se mettre au service de ce Dieu Père et du projet d’accomplissement qu’il a pour l’humanité : le Royaume de Dieu et sa justice.

Quand Jésus apprend à ses disciples à dire « fais venir ton Règne »[2], cet engagement se fait dans la prière, mais il se fait aussi par une ligne de conduite qui recherche sa justice.

Ecoutez ce que j’ai trouvé à ce sujet dans l’ouvrage Pour un autre monde possible :  » En tant que « réalité dernière » le Royaume de Dieu reste une espérance à venir, externe à la création. Mais dans la mesure où Jésus-Christ accomplit les prophéties du Royaume à venir, il est lui-même, par sa personne, sa vie, sa mort et sa résurrection, la révélation du but ultime de la Création. L’Esprit Saint le rend présent aujourd’hui. Vis-à-vis du monde inaccompli qu’est le nôtre, le Royaume de Dieu reste une instance critique et une interpellation pour toute réalisation humaine. En même temps, il serait faux de le renvoyer complètement dans un au-delà abstrait et lointain. Il s’incarne aujourd’hui déjà dans la réalité des faits et des gestes. »[3]

 

Un projet de vie

L’appel du Christ incite celles et ceux qui veulent le suivre à s’inscrire avec des faits et des gestes dans le projet de vie qu’il révèle dans l’Evangile. Pour qui se met à son écoute, la motivation pour se comporter de façon concrète dans le sens de ce projet où la vie triomphe de la mort n’est pas la peur, mais la foi qui « déplace les montagnes »[4]. C’est d’elle que nous avons besoin aujourd’hui pour ouvrir les chemins de demain.

En tant que disciples du Christ, le message que nous avons à entendre d’abord, à faire entendre ensuite dans lecadre de la campagne  « Prenons part au changement, créons ensemble le monde de demain » n’est pas de l’ordre du catastrophisme, une sorte de pédagogie de la peur qui n’a été que trop utilisée par les Eglises, mais une Bonne Nouvelle qui mobilise pour la vie. Comme croyants, notre horizon n’est pas l’effondrement final, mais le Royaume de Dieu. Cela ne veut pas dire que notre humanité ne devra pas passer par des effondrements et des deuils. L’Evangile ne se vit pas dans un monde d’illusion qui fait l’économie de la souffrance et de la mort. La trajectoire du Christ passe par la croix qui symbolise toutes les crises du monde. Dans le récit de Matthieu tout particulièrement, la mort de Jésus prend des accents apocalyptiques de fin des temps[5].

Mais les chrétiens sont soutenus par cette conviction que, par-delà les souffrances à affronter, les attend une aube de résurrection, de vie triomphante. La période du Carême inscrit les pèlerins que nous sommes dans cette dynamique d’une vie qui l’emporte sur les forces de mort que nous devons affronter à la suite du Christ.

Comment incarner cette dynamique ? En nous mettant du côté de la vie voulue par Dieu. Celle-ci se dit bios en grec ; se situer du côté de la vie, c’est donc, par exemple, favoriser la biodiversité ou rechercher ce qui est « bio » et non nous reposer sur des énergies fossiles qui, comme le mot le dit bien, nous parle de ce qui est mort. Il y a une véritable prise de conscience à avoir. Comme le dit le grand théologien brésilien Leonardo Boff dans le matériel de campagne : « Si nous n’apprenons pas à voir dans la terre un être vivant, à la chérir comme nous aimons notre propre mère, à en prendre soin comme nous prenons soin de nos propres enfants, il sera alors difficile de la sauver, elle qui est pourtant porteuse de vie. »

Un changement de vision du monde est possible, un changement de comportement est possible. Il est déjà en cours. Dans un autre texte des Evangiles, les Pharisiens demandent à Jésus quand viendra le règne de Dieu, autrement dit : quand serons-nous débarrassés des injustices et de la mal gouvernance de ce monde ? Jésus leur répond : « Le règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable. On ne dira pas : « Le voici » ou « le voilà ». En effet le Royaume de Dieu est parmi vous. »[6]

Le Royaume est déjà présent, il est déjà à l’œuvre, là où le désir de partager l’emporte sur le désir d’accaparer, là où le respect l’emporte sur le mépris des autres et de l’environnement. Il y a quantité de faits et de gestes concrets, possibles, que nous pouvons mettre en œuvre. Avec le titre « ce que j’ai à offrir pour que le monde change », le calendrier de Carême nous en offre un petit panorama qui va dans le sens du Royaume de Dieu et de sa justice ici pour nous. Dans ce calendrier, nous découvrons aussi des projets dans le monde entier qui dessinent les linéaments d’un avenir autre que celui de la catastrophe annoncée.

Tout au long de ce temps du Carême, nous pouvons participer à des actions qui nous tournent vers un avenir en lien avec le monde de demain selon le désir de Dieu : les soupes du partage, la vente des roses pour le droit à l’alimentation, le pain du partage à disposition chez les boulangers d’Aubonne, la semaine de jeûne solidaire. Après Pâques, un café contact avec Michel Egger nous invitera à voir comment peut se vivre cette dynamique d’une transition vers un développement plus équilibré dans la proximité : « Moins de bien, plus de lien, le pouvoir d’agir ici et maintenant. » Ensemble, nous pouvons poser les signes du monde de demain auquel nous croyons, celui du Royaume de Dieu et sa justice.

Amen

 

[1] En grec, c’est le même qui se traduit soit par règne, soit par royaume.

[2] Matthieu 6.10

[3] Reto Gmünder et Jean-Blaise Kenmogne (sous la direction), Pour un autre monde possible. Développement holistique et mission intégrale de l’Eglise, éd. Clé, 2017, p. 73.

[4] Matthieu 17.20

[5] Voir Matthieu 27.51-54

[6] Luc 11.20