Culte du 16 juillet 2017 à Saint-Livres 

 Claude Demissy

Lectures : Luc 4.16-30 ; Luc 4.31-39 ; Luc 6.1-5 ; Luc 6.6-11 ; Luc 13.10- 21; Luc 14.1-6 ; Luc 23.50-56

 

Introduction

La vie trépidante que nous menons nous laisse peu de répit. Que l’on soit écolier en fin d’année, étudiant en examen, professionnel surchargé ou en recherche d’emploi, maman au foyer ou artiste en quête de reconnaissance, nous sommes soumis à un stress qui s’attache à nous aussi fidèlement que notre ombre.

Est-ce un mal du siècle, une conséquence de la mondialisation ou de l’hyper communication ? Qu’importe, actuellement nous pédalons, le nez dans le guidon pour arriver enfin, éreintés mais pleins d’espoir, à cette mythique ligne d’arrivée dont la banderole porte l’inscription « vacances d’été ».

Du répit, une pause, pouvoir lâcher prise et se laisse glisser dans le bonheur moelleux d’une grasse matinée ou dans la plénitude ensoleillée et insouciante d’un petit déjeuner gourmand. Chacun imagine son éphémère paradis et l’harmonie espérée comme dans un rêve…

Les vacances, un rêve ? J’en doute ! Notre humaine réalité nous rappelle vite à nos responsabilités, même les congés doivent être préparés, organisés, financés, gérés. L’exigence du succès s’impose jusque dans nos loisirs. Notre ressourcement se doit d’être réussi, rentabilisé et au final, soumis à cette pression. L’opportunité de détente risque bien de nous échapper. Pourtant  nous avons vraiment besoin de nous laisser aller, de nous abandonner, de trouver le repos.

Pascal Grosjean, Eglise évangélique de l’Oasis

Billet du Journal de Morges du 7 juillet 2017

 

Le Shabbat

Dieu, qui voit dans le secret, sait ce dont nous avons besoin. Il sait que le repos nous est nécessaire et il veut notre bien. Dans le décalogue, il inscrit sa volonté que l’on respecte la pause du sabbat. Le quatrième commandement, particulièrement développé dans sa formulation, motive celle-ci de deux manières différentes. Dans le texte de l’Exode, la prescription du sabbat est ancrée dans l’acte créateur même de Dieu :  

8 « N’oublie pas de me réserver le jour du sabbat. 9 Pendant six jours, travaille pour faire tout ce que tu as à faire. 10 Mais le septième jour, c’est le sabbat qui m’est réservé, à moi, le SEIGNEUR ton Dieu. Personne ne doit travailler ce jour-là, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes animaux, ni l’étranger installé dans ton pays.11 En six jours, j’ai créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent. Mais le septième jour, je me suis reposé. C’est pourquoi, moi, le SEIGNEUR, j’ai béni le jour du sabbat : ce jour est réservé pour moi.[1]

Dans le livre du Deutéronome, c’est le souvenir de la servitude en Egypte qui sert de rappel à l’observation de la pause sabbatique :

15 Souviens toi : tu as été esclave en Égypte, et je t’ai fait sortir de ce pays avec grande puissance. C’est pourquoi, moi, le SEIGNEUR ton Dieu, je t’ai commandé de respecter le jour du sabbat.[2]

Le sabbat est un jour de rupture par rapport à l’écoulement des jours. « Le jour du sabbat, l’être humain tombe en arrêt, retient son souffle – ou le reprend – face à l’oeuvre achevée, terminée que Dieu a accomplie. Il fait silence (…) Il fait une pause dans son travail, il contemple l’oeuvre de Dieu et se prosterne devant son Créateur. »[3] C’est un don gratuit, offert aux humains en même temps que l’existence. En observant le sabbat, l’Israélite manifeste sa gratitude à l’égard du Seigneur qui le libère, il se situe dans une relation de respect avec tous les vivants qui dépendent de lui, enfants, serviteurs et bétail.

 

Jésus et le sabbat : tout un débat

Dans les évangiles, on trouve de nombreux récits de la vie de Jésus qui se passent le jour du sabbat. Chez Luc, il y en a exactement sept – chiffre sabbatique, chiffre de l’accomplissement, de l’achèvement (Genèse 2.1-4a). Au travers de ces récits, l’évangéliste veut offrir du sabbat une description parfaite, qui suit le parcours de Jésus depuis l’inauguration de son ministère à Nazareth jusqu’au jour de silence qui sépare la Croix de la Résurrection.

Dans ces récits, Luc narre comment naît et croît, au jour du sabbat,  le salut qu’apporte Jésus, le Prophète des derniers temps. Son comportement n’hésite pas à créer la polémique, à bousculer les codes en vigueur : il illustre un salut pour les pauvres, les opprimés, les pécheurs, les païens, les femmes, salut dont risquent de s’exclure les riches, les puissants, mais aussi ceux que l’on dit (ou qui se disent) justes.

Sa compréhension du sabbat se heurte à une vision rigoriste, légaliste du repos ; pour lui, ce qui doit l’emporter sur une observance étriquée des commandements, c’est l’oeuvre libératrice de Dieu. Il met l’humain au centre : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. »[4]

 

Un renversement libérateur

Un nouveau rapport à la loi et à la volonté de Dieu se cristallise dans la vie de Jésus de Nazareth. La priorité n’est plus donnée à l’accomplissement servile des commandements, mais à l’attention portée à l’autre et particulièrement au petit, à celui qui souffre et que l’on met à l’écart. Ce renversement  culmine dans le septième sabbat, passé dans le ventre de la terre après la déposition de croix. La Loi a conduit à la condamnation du Juste comme l’a proclamé le centurion au pied du crucifié[5]. Nous avons quitté le sabbat des observances légales, des prescriptions. Nous entrons dans une ère nouvelle. « Dans l’obscurité du tombeau, dans le calme et la suspension du repos, germe une vie désormais invincible. »[6] Cette vie surgit de la mort au matin de Pâques, le 8ème jour de la semaine, celui où Dieu parfait l’oeuvre de la création nouvelle où il libère l’humanité de la servitude de la mort et du péché.

Les chrétiens ont fait de ce jour le jour du Seigneur, le dimanche. Celui-ci « reprend le sens premier du sabbat biblique, d’arrêt de travail et de louange sans la règlementation tatillonne qui l’accompagnait du temps de Jésus »[7] Il est un jour de fête où s’expriment la victoire sur les forces du néant et la libération des enfants de Dieu.

 

Le dimanche désacralisé

Il faut reconnaître que le dimanche n’a pas toujours eu cette tonalité pleine de joie et d’espérance. Il n’y a qu’à penser à la chanson de Charles Aznavour rendue célèbre par Juliette Greco Je hais les dimanches

Tous les jours de la semaine
Sont vides et sonnent le creux
Bien pire que la semaine
Y a le dimanche prétentieux
Qui veut paraître rose
Et jouer les généreux
Le dimanche qui s’impose
Comme un jour bienheureux

Je hais les dimanches!
Je hais les dimanches!

Aujourd’hui, le dimanche a perdu son côté prétentieux. On peut dire que son sens s’est passablement perdu ; sa dimension religieuse – qui relie à un projet qui dépasse notre humanité – s’est passablement évaporée. On ne pense plus à lui comme au premier jour de la semaine qui invite à une vie renouvelée, il fait partie du week-end, ce moment où l’on peut vivre enfin après une semaine de travail harassant. Mais nos week-ends, comme nos vacances, sont de plus en plus soumis au même stress que les autres jours de la semaine. Il faut en profiter, on se fait des programmes chargés, on n’hésite pas à affronter des kilomètres de bouchons, à faire la file dans les aéroports ou à s’entasser dans les lieux à la mode. Parallèlement, le monde économique nous plie toujours davantage aux besoins d’une production et d’une consommation en continu qui tendent à gommer ce temps mis à part. Où est le vrai repos dans tout cela ?

 

Quels sabbats pour nous aujourd’hui ?

Nous retrouvons ici la réflexion qui ouvrait notre méditation avec le billet du Journal de Morges. Comment faire droit, dans la presse des jours, à un vrai repos ? Comment faire pour ne pas être happé par la nécessité d’être actif, de courir, de suivre un rythme qui nous épuise ? Pour moi, c’est une question éminemment spirituelle : il en va du sens que je donne à mon existence, au temps qui passe et qui fait que je passe. Ecoutez la conclusion du billet de Pascal Grosjean :

Le moyen que Dieu nous offre, c’est de nous décentrer de nous-mêmes et de lui faire confiance au-delà de nos préoccupations pratiques et matérielles, des exigences de la société. Il est là pour nous accueillir et nous dire en tout temps « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos. »[8] Et cela aussi durant nos vacances.

… et j’ajoute : et en premier lieu le dimanche.

Le sabbat comme cadeau du Créateur à son peuple, le dimanche comme jour où recevoir le souffle d’une vie nouvelle, ce sont des occasions privilégiées où je peux donner à ma vie un espace de liberté. Elles me sont données pour reposer mon existence sur une base ferme et fiable, pour lui apporter du repos. Encore faut-il y croire ! C’est là l’enjeu. Autrement dit : je peux trouver le repos de mon âme, de mon être si je veux bien accorder une place de libérateur au porteur de la grâce de Dieu dont le joug est facile et le fardeau léger, lui qui dit : « Viens à moi, toi qui es fatigué et chargé et je te donnerai le repos. »

Amen

 

[1] Exode 20.8-11

[2] Deutéronome 5.15

[3] Yolande Boinnard, Le temps perdu, p. 82

[4] Marc 2.27

[5] « Assurément, celui-ci était juste » Luc 23.47

[6] Yolande Boinnard, Le temps perdu, p. 170

[7] Pierre Farron, Dis, pourquoi tu travailles ?, p. 183

[8] Matthieu 11.28