Florence Löliger

 Intro : face au départ de Jésus, la peur

Jésus vient d’annoncer à ses disciples qu’il est avec eux pour encore un peu de temps (Jean 13.33), puis il précise sa pensée, en disant qu’il va leur préparer une place auprès de son Père. Les disciples ne comprennent pas, ont peur sans doute de ce départ et l’un d’eux, Thomas, le questionne : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ? » Et Jésus répond : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. » (Jean 14,6).

Face au départ d’un proche pour un voyage, il peut y avoir de l’appréhension, nous avons besoin d’être assurés que tout va bien se passer et qu’il va revenir. Mais lorsqu’il s’agit du départ, de la mort d’un proche, notre être vacille. Nous passons par des émotions fortes :  la tristesse, la colère, la peur, le découragement et un questionnement sur notre avenir sans cet être cher, sur le sens de notre vie, de notre devenir…

Je me demande quelles émotions les disciples ont pu ressentir, quelles ont été leurs questions par rapport à ce départ annoncé de leur maître. Comment pouvait-il imaginer leur vie et un avenir sans Jésus ? Est-ce qu’ils allaient sombrer dans le découragement, le doute, la dépression, la peur et tout remettre en question ?

Jésus sait qu’il va vivre un temps extrêmement difficile jusqu’à la croix. Et il sait aussi que ses disciples ne vont pas être épargnés, qu’ils vont passer par le doute, le reniement, la fuite, la peur, l’emprisonnement, la mort pour certains. C’est pour cela qu’il les prépare et leur annonce que c’est sur lui, en lui uniquement, qu’ils doivent fonder leur vie, leur espérance. Car Jésus est le chemin, la vérité et la vie. La clé qui mène au Père céleste, qui révèle Dieu, qui permet de vivre cette relation, cette communion avec Dieu.

 

Au temps de la Réforme, « solus Christus »

Au temps de la Réforme, Martin Luther et les autres réformateurs redisent les fondamentaux de la foi chrétienne, en les résumant par les fameux sola :

Sola gratia, la grâce seule.

Sola fide, la foi seule.

Sola scriptura, l’Ecriture seule.

Solus Christus, le Christ seul.

Soli deo gloria, la gloire à Dieu seulement

Ecclesia reformata semper reformanda, l’église doit se reformer sans cesse.

 

Et ce matin nous réfléchirons au Solus Christus.

Les Réformateurs ont dénoncé les compromissions, les hypocrisies, les tromperies du peuple par certains membres du clergé, jusqu’au Pape, avec le système des indulgences où l’on faisait croire aux gens qu’ils devaient payer pour leur salut !

Dans une période de l’Histoire extrêmement féconde, que ce soit par les découvertes des nouveaux mondes, comme les Amériques, l’invention de l’imprimerie, qui permit la diffusion, notamment de la Bible dans les langues parlées par les peuples ; la période du Moyen-Age fut aussi un temps très difficile, douloureux, traversé par la peste noire, la famine et les guerres qui firent des hécatombes et réduisirent fortement la population en Europe.[1]

C’est donc un climat très particulier, entre peur de la mort et de la souffrance et en même temps, l’espoir que se termine le temps du Moyen-Age et permette l’émergence de la Renaissance faisant partie de l’ère dite Moderne.

Selon l’historien français René Rémond une « Renaissance » se caractérise par :

l’apparition de nouveaux modes de diffusion de l’information,

la lecture scientifique des textes fondamentaux,

la remise à l’honneur de la culture antique (littérature, arts, techniques),

le renouveau des échanges commerciaux,

les changements de représentation du monde. [2]

 

Quel enjeu ? quel sens du ‘solus Christus’ ?

Il nous faut comprendre l’ambiance de l’époque. Jésus était « noyé » sous un fatras de croyances et de traditions, de pratiques religieuses sans fin et sans répit et « concurrencé » par toutes sortes de Saints.

Dans les écrits du moine Luther, on lit tous ses efforts, avec ses camarades moines, par les contritions, les mortifications, les privations, les efforts dans une ascèse qui ne lui donne pas la paix avec Dieu. Ce n’est que lorsqu’il lira les Evangiles et autres livres du Nouveau Testament, qu’il vivra une révélation et sera touché par la grâce de Dieu. Entre autres, à la lecture de Romains 1,17 : « C’est en lui (l’Evangile) en effet que la justice de Dieu est révélée, par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit : Celui qui est juste par la foi vivra« . (TOB)[3]. Martin Luther comprend alors « que la justice divine n’exprime pas la colère de celui qui juge et punit, mais plus l’amour de Dieu qui justifie le pécheur qui s’attache par la foi à l’action miséricordieuse du Père« .[4]

C’est l’amour de Dieu pour l’humanité, exprimé dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus, qui permet le salut par la foi en Jésus-Christ.

C’est « le 31 octobre 1517 que Luther affiche ses 95 thèses contre les indulgences et pour le salut par la grâce de Dieu, à la porte de son église à Wittenberg. (..) En 1519, Luther défend les thèses du Réformateur Jean Hus, brûlé comme hérétique au Concile de Constance en 1415. Défié par le docteur Jean Eck, défenseur du catholicisme d’alors, il soutient qu’il n’est pas nécessaire de croire au primat du pape pour être sauvé ».[5]

Luther et les autres réformateurs se lèvent contre tout un système religieux qui s’est mise en place au fil du temps, des enjeux de pouvoirs et autres agendas des humains et de l’institution. Dans un des films sur Luther, on se rend compte de son effarement, lorsqu’il se rend à Rome et qu’il voit les foules qui paient, au guichet, pour le salut, gravissent les marches de l’église à genoux, dans les contritions. On perçoit l’ambiance de plomb et le marchandage qui se fait au détriment des gens, pour remplir les caisses du Pape Léon X pour la construction de la basilique Saint-Pierre.[6] Luther et les autres réformateurs ne tolèrent plus les hypocrisies, les tromperies. Il faut mettre tout cela à la lumière, pour que l’Evangile soit proclamé et que les gens soient libres !

Les réformateurs veulent revenir à l’essentiel. Au travers de leur lecture de la Bible, de sa traduction en langue accessible à tous (et non plus en latin, langue incompréhensible pour la plupart, ou en hébreu et grec), et de son enseignement, ils veulent, que chaque être humain puisse avoir accès à la lecture de la bible, se forger son propre avis, sans peur ni entrave, ni intermédiaire et rencontrer Dieu, pour entrer dans une réelle démarche de chrétien, de celui qui suit le Christ. Non dans la peur de la mort ou de la damnation, mais une repentance sincère, dans la conviction d’un Dieu d’amour qui pardonne et accueille.

Quelques textes bibliques pour bien saisir la portée du Solus Christus en nous rappelant cette citation de Pascal à propos de Jésus-Christ : « que les deux Testaments regardent : l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son accomplissement, tous deux comme leur centre ». [7] Jésus est celui qui a réuni et vécu dans sa vie et son ministère, les rôles de prophète, souverain sacrificateur et roi, il est le Messie attendu. 

Prophète, selon ce que nous lisons dans l’Evangile de Jean 6,68-69 : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu« .

Souverain sacrificateur et victime expiatoire, selon Jean 1,29 : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ».

Et dans Hébreux 4,14-16 : « Tenons donc fermement la foi que nous proclamons. Nous avons, en effet, un grand-prêtre souverain qui est parvenu jusqu’en la présence même de Dieu : c’est Jésus, le Fils de Dieu. 15 Nous n’avons pas un grand-prêtre incapable de souffrir avec nous de nos faiblesses. Au contraire, notre grand-prêtre a été tenté en tout comme nous le sommes, mais sans commettre de péché. 16 Approchons-nous donc avec confiance du trône de Dieu, où règne la grâce. Nous y obtiendrons le pardon et nous y trouverons la grâce, pour être secourus au bon moment ».

Et finalement Jésus le Roi, selon Luc 1,30-33 : « L’ange lui dit alors : N’aie pas peur Marie, car tu as la faveur de Dieu. 31Bientôt tu seras enceinte, puis tu mettras au monde un fils que tu nommeras Jésus. 32Il sera grand et on l’appellera le Fils du Dieu très-haut. Le Seigneur Dieu fera de lui un roi, comme le fut David son ancêtre, 33et il régnera pour toujours sur le peuple d’Israël, son règne n’aura point de fin ».

C’est donc par la foi en Jésus-Christ qu’est la porte du salut car : « Dieu rend les hommes justes à ses yeux par leur foi en Jésus-Christ. Il le fait pour tous ceux qui croient au Christ ». Rom 3,22.

 

Quels enjeux aujourd’hui au XXI siècle ?

Aujourd’hui l’existence historique de Jésus ne peut être mise en doute, il a donc une dimension « concrète ». Reste à se poser, pour chacun de nous, la question du sens de son existence, de la portée de ses paroles, dont témoigne la Bible.

En 2017, alors que l’enfer ou la pensée d’être damné ne font plus peur ou ne suscitent pas une réflexion existentielle, quelles sont nos préoccupations ou peut-être quelle est une tromperie de notre temps ?

Au temps de la Réforme, les gens redoutaient, après une vie terrestre difficile en proie à la souffrance, de souffrir encore en étant condamnés à l’enfer si l’on ne payait pas ! Quel désespoir et quelle tromperie !

Aujourd’hui, en Suisse, nous profitons, pour beaucoup, de vivre dans un confort matériel très élevé. Nous vivons dans un monde du travail et du divertissement, de la consommation dans le temps présent sans nous soucier de l’avenir, de la mort et de l’au-delà. Car nous avons fait de la mort un tabou[8]. Et en même temps la mort devient virtuelle : adultes et enfants voient des milliers de morts dans les films et les jeux, au travers des écrans. Et comme le dit le pasteur français Antoine Nouis : « Comme il (un enfant) ne peut prendre le deuil à chacune de ses évocations, il se rend imperméable à la mort, elle devient une réalité virtuelle qui ne le concerne pas intimement, ce qui le conforte dans le sentiment de son immortalité : la mort, c’est du cinéma, c’est loin, c’est les autres ». (p. 473). En voilà un mensonge !

Nous avons oublié d’où nous venons. Nous sommes des humains, limités, mortels. Pourtant Dieu nous a confié la terre et nous appelle ses enfants. Quel privilège et quelle responsabilité. Comment vivre tout cela ensemble ?

Car nous avons perdu le chemin du Paradis, comme Adam et Eve. Dans notre égoïsme, à cause de la violence qui est en nous, de notre désir de posséder, de détenir du pouvoir ou de jouir de plaisirs sans fin, nous nous satisfaisons (ou nous complaisons) de notre comportement. Nous ne sommes plus une bénédiction les uns pour les autres et pour nous-mêmes.

Que ce soit au temps de la Réforme ou aujourd’hui en 2017, nous avons tous tant besoin de nous en remettre à Dieu. Lui seul peut franchir le fossé qui nous sépare de lui. Lui seul, par son amour, peut nous sauver de notre désespoir. C’est lui qui nous restaure et nous relève. C’est lui qui donne sens à notre existence et qui souhaite nous impliquer dans son Royaume déjà là et à venir, dans la justice et l’amour.

 

Conclusion Solus Christus pour moi aujourd’hui.

Je crois que Jésus Christ est le chemin, la vérité et la vie. Le dire c’est une chose, encore faut-il le vivre. C’est une démarche de foi personnelle, que d’autres chrétiens au travers des siècles et dans tant de pays ont faite avant moi. Sa mort en croix reste un scandale, un mystère, la seule réponse face au mal. Car il est un « Dieu qui se livre, un Dieu qui se laisse tuer, un Christ crucifié ».[9] Le Messie, celui choisi par Dieu et qui est allé jusqu’au bout. Il a été broyé par les forces du mal, il a tout pris sur lui. Et dans son abandon, il s’en est quand même remis à Dieu, en disant « tout est accompli ». Jésus est avec nous dans le désespoir et la mort même. Il est bien Emmanuel, Dieu avec nous.

Il est avec moi, lorsque cela va bien et aussi lorsque cela va mal, lorsque je suis en proie à des difficultés, à mon manque de patience, d’amour et de forces, la violence et le péché en moi. Et même, quand je ne ressens rien, il est là. Je veux mettre ma volonté en lui et m’abandonner en lui. Lui faire confiance chaque jour.

Et je veux m’inspirer de la prière de Nicolas de Flue :

 « Mon Seigneur et mon Dieu,

Prends en moi tout ce qui m’éloigne de toi

Mon Seigneur et mon Dieu,

Donne-moi tout ce qui me pousse vers toi

Mon Seigneur et mon Dieu,

Prends-moi à moi-même et donne-moi tout entier à toi ».

C’est dans sa mort ET dans sa résurrection que Jésus rend gloire à Dieu. Et il est le seul qui nous rend la réconciliation avec Dieu possible. C’est ainsi que nous pouvons à nouveau retrouver l’espérance dans les défis à relever. Nous pouvons recevoir la promesse de Jésus : il nous prépare une place, pour être avec lui. Il nous offre cette présence, cette communion à vivre avec lui. C’est sa présence avec lui, en lui, qui nous permet de vivre, si nous le croyons vivant et le recevons comme Seigneur et Sauveur.

Et Jésus va plus loin en disant : « Celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais ; il en fera même des plus grandes, parce que je vais au Père ». (v. 12).

C’est au nom de Jésus que nous sommes appelés à être des témoins, courageux et persévérants de l’Evangile, la Bonne Nouvelle extraordinaire de l’amour de Dieu pour nous !

Amen.

 

[1] Wkipédia sur Moyen-Age.

[2] Wkipédia sur Renaissance

[3] Parole de Vie : « En effet, la Bonne Nouvelle montre ceci : Dieu reconnaît les êtres humains comme justes quand ils croient en lui, et cette foi suffit. Oui, dans les Livres Saints, on lit : « Celui qui croit en Dieu est juste, et ainsi, il aura la vie. »

[4] ‘Des hommes, une idée : la Réforme’ Clefs de Saint-Pierre, Genève, 1985, p. 5.

[5] Ibid.

[6] Ibid. p. 5.

[7] cité sur le site ‘Bible ouverte.ch, article de Frank Horton.

[8] ‘L’aujourd’hui de l’Evangile’ Antoine Nouis, Réveil Publications, Lyon Cédex 2003, p. 472.

[9] Ibid. p. 465.