CultAgape du 9 juillet 2017

Michel Durussel

Lecture :  Luc 14.1-24

 

Pour ce premier cultAgape, l’assemblée s’installe dans le chœur de l’église.

 

Introduction

Ce matin, nous inaugurons un nouveau type de culte dans notre paroisse : les cultAgapes. Pour cet événement, nous nous sommes installés de façon inédite en nous asseyant dans le chœur de l’église autour de la table de communion. Ce n’est bien sûr pas sans raison : la table est au centre de notre célébration, comme elle sera au centre de notre agape tout à l’heure à la cave du Vieux-Coteau.

Je fais ici remarquer que, dans notre tradition réformée, il s’agit bien d’une table de communion et non d’un autel comme chez nos frères et sœurs catholiques. Ce qui peut sembler une simple question de vocabulaire est en fait signe d’une grande différence de conception : une table évoque un repas, un autel un acte sacrificiel ; ainsi ce que, comme protestant, nous mettons au centre de la célébration de la Cène, c’est le repas qui rassemble la communauté autour des paroles de Jésus et non le sacrifice christique qui s’effectue pour les croyants par l’intermédiaire du prêtre. Cette différence est un point névralgique du dialogue œcuménique.

 

Symbolique de la table et du repas

Il est donc d’importance à nos yeux de protestants que ce soit bien une table qui soit au cœur de nos célébrations ! La table est un lieu symbolique très fort ; le repas auquel elle renvoie est un acte vital : l’être humain ne peut subsister sans prendre de nourriture, là se joue sa survie. C’est pourquoi toutes les civilisations entourent les repas de prescriptions et de rituels ; par delà la nécessité de se nourrir, elles en font un haut lieu de culture en développant un art culinaire et un art de la table où la convivialité joue un grand rôle. La tradition biblique n’échappe pas à cette valorisation : les récits de repas abondent dans le premier testament et ces moments sont très importants dans la vie du peuple d’Israël avec son Dieu. Il est significatif que, pour le prophète Esaïe, le salut annoncé par le Seigneur prenne l’allure d’un grand festin offert à toutes les nations :

6 Sur le mont Sion,

le Seigneur de l’univers offrira à tous les peuples

un banquet de viandes grasses

arrosé de vins fins

— des viandes tendres et grasses, des vins fins bien clarifiés —.

7 C’est là qu’il supprimera

le voile de deuil que portaient les peuples,

le rideau de tristesse étendu sur toutes les nations.

8 Il supprimera la mort pour toujours.

Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages.

Dans l’ensemble du pays,

il enlèvera l’affront que son peuple a subi.

Voilà ce qu’a promis le Seigneur.[1]

 

Jésus et les repas

Cette symbolique du repas pour imager le Règne de Dieu irrigue l’espérance d’Israël. Elle se retrouve au cœur de l’Évangile. Jésus qui proclame : « le Royaume de Dieu s’est approché » incarne cette venue en partageant la table de celles et ceux auxquels il vient apporter le salut de Dieu :

15 Jésus prit ensuite un repas dans la maison de Lévi. Beaucoup de collecteurs d’impôts et autres gens de mauvaise réputation étaient à table avec lui et ses disciples, car nombreux étaient les hommes de cette sorte qui le suivaient.

16 Et les maîtres de la loi qui étaient du parti des Pharisiens virent que Jésus mangeait avec tous ces gens ; ils dirent à ses disciples : « Pourquoi mange-t-il avec les collecteurs d’impôts et les gens de mauvaise réputation ? »

17 Jésus les entendit et leur déclara : « Les personnes en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, ce sont les malades qui en ont besoin. Je ne suis pas venu appeler ceux qui s’estiment justes, mais ceux qui se sentent pécheurs. » [2]

Il y a dans les évangiles de très nombreux récits de repas où Jésus partage le pain avec des gens de toute provenance. Pour ce premier cultAgape, je vous propose de fixer notre attention sur l’un deux où l’évangéliste Luc développe particulièrement les échanges qui se font autour de la table. La scène se passe au moment où Jésus fait route vers Jérusalem avec ses disciples. En toile de fond se dessine la passion qui l’attend. L’invitation à un repas solennel par un notable de l’élite pharisienne à l’occasion d’un sabbat apparaît comme un moment de pause bienvenu face aux menaces qui se précisent.

 

Un repas pas de tout repos

Si l’on peut parler de répit avant l’affrontement final à Jérusalem, cela ne veut pas dire que l’ambiance soit détendue : Jésus est observé de près. Le clash menace, d’autant plus que se trouve là, bien mystérieusement, une personne porteuse d’une maladie généralement considérée comme un signe de malédiction. Comment et pourquoi est-elle présente à ce repas ? S’agit-il d’un coup monté pour tester le maître ? Ce n’est pas impossible.

Ce qui est sûr, c’est que, devant cette souffrance, Jésus réagit au quart de tour, il fait éclater le cadre d’une conception étriquée de la Loi pour imposer sa vision du sabbat comme d’un lieu où se manifeste la grâce de Dieu qui libère l’homme de ses enfermements. Les Pharisiens ne savent que répliquer, ils restent bouche bée.

Jésus en profite pour donner un petit cours de morale évangélique, d’abord à l’intention des invités, puis à celle des invitants. Les usages mondains sont joyeusement renversés : foin des jeux de prestige où l’on veut se faire valoir, foin des invitations où l’on se retrouve entre soi, entre gens du même monde, où l’on ne se laisse pas déranger par la présence de celles et ceux qui sont différents. Jésus prône des pratiques très peu en vogue dans les banquets habituels. Il est porteur d’autres valeurs qui éclatent dans la parabole du grand festin qui clôt ses paroles et la scène. A partir de ce qu’il a pu remarquer autour de lui, il a opéré un glissement décisif des réceptions mondaines à l’invitation au Royaume de Dieu.

 

Un renversement

L’homme de la parabole veut absolument son repas. La question n’est pas : est-ce que le repas aura lieu ou non ? Mais qui y participera finalement ?

 – Arrêtez-vous un instant !

Ecoutez !

Venez maintenant, tout est prêt

L’Amour a inventé un grand banquet.

Sa Table est prête pour la fête

de la gratuité.

Trains des banlieues. Rames de métros.

Sirènes des usines. Ouverture de bureaux.

Foules anonymes. Des robots, des numéros…

– Arrêtez ! Ecoutez un instant !

L’Amour a inventé…

– Assez ! Tu vois bien que nous sommes occupés !

Une nouvelle voiture à roder,

une famille à entretenir,

un appartement à déménager,

des rendements à maintenir,

un magasin à faire tourner,

des échéances à tenir,

une entreprise à gérer…

– Arrêtez ! Ecoutez un instant.

L’amour a inventé…

– Assez ! Tu vois bien que nous sommes occupés !

Seigneur, j’ai bien l’impression

que ta fête tourne au fiasco !

Il n’y a personne dans ta maison !

Ton invitation ne suscite aucun écho !

L’amour s’est refroidi !

Ton pain est déjà rassis !

Laisse donc tous ces repus

se repaître de leur suffisance,

laisse donc tous ces ventrus

assoupis dans l’abondance.

Va, sur les chemins, au hasard,

invite les clochards, les traînards,

les béquillards, les pochards,

les jobards, les fripouillards.

Tout ceux que tu rencontreras,

à l’écart,

et qui n’ont plus rien et qui ont encore faim.

Bienheureux tous ces hommes

qui prendront part à mon Royaume ![3]

Les invités naturels, les plus proches ne sont pas venus, ils ont d’autres priorités, d’autres soucis. Ils ont leur vie centrée sur leurs biens et leurs acquits. Ce sont des autres, des étrangers qui vont répondre à l’invitation, ceux qu’on n’attendait pas, qui ont faim de partage, d’amour, d’attention. C’est cela qui est offert dans ce grand repas : un trésor relationnel qui fait que l’on s’ouvre aux autres, qu’on vit le partage et la fraternité, dans l’accueil généreux du maître de maison.

 

Une interpellation

Au travers de cette petite histoire, Jésus interpelle vivement ses convives. A travers eux, il nous interpelle aussi dans les priorités que nous mettons dans nos vies. « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice » disait-il. Avons-nous suffisamment faim et soif de cette justice, de ce partage pour répondre à l’invitation qui nous est faite de participer au grand festin de son amour ? L’invitation est gratuite, mais elle demande qu’on se détermine. Cela est vrai pour chacun, chacune de nous, mais cela est vrai aussi pour notre vie d’Eglise.

Au début de ce culte, j’ai attiré votre attention sur la présence au milieu du chœur de l’église de la table de communion. Celle-ci est bien signe de l’invitation qui nous est faite, personnellement, mais aussi en communauté, à participer au repas du Seigneur. La Cène n’est pas seulement un rappel d’un événement passé, la mémoire du don que Jésus fait de sa vie pour nous faire découvrir jusqu’où va l’amour de Dieu, elle est aussi anticipation de la fête à venir, du moment où nous serons rassemblés autour de la table du Royaume. « Je vous le déclare, dit Jésus à ses disciples lors de son dernier repas, je ne boirai plus de ce vin jusqu’au jour où je boirai avec vous le vin nouveau dans le Royaume de mon Père ».

Quand nous nous réunissons autour de cette table pour communier, nous sommes appelés à signifier la grâce de Dieu qui invite chacun, chacune au repas de son Royaume et tout particulièrement ceux et celles qu’on laisse habituellement de côté. La vie de l’Eglise devrait refléter, à ce moment-là, mais aussi tout au long des jours, l’accueil du Seigneur qui veut de tout cœur que la maison de son amour soit remplie.

 

Pour finir

Notre vie chrétienne est conviée à se faire accueil les uns des autres. Le repas est un symbole important de cette convivialité à partager. Il se fait à l’église au moment de la Cène, mais il peut se faire en dehors, dans la vie de tous les jours. C’est pourquoi, dans la paroisse, grâce à l’accueil généreux de la famille Dupuis, nous avons souhaité vivre ces cultAgapes qui permettent à cette ouverture les uns aux autres de se vivre ici à Féchy. Que cette nouvelle façon de vivre nos cultes nous apporte déjà quelque chose de la joie du Royaume.

Amen

 

[1] Esaïe 25.6-8

[2] Marc 2.15-17

[3] Michel Hubaut, Prier les paraboles, p. 92-92